À Lille, la solidarité après le déferlement de violence

Samedi, vers 20 h, Fabrice Olivier ferme son magasin de la rue Esquermoise, au centre de Lille. Une demi-heure plus tard, ses voisins l'appellent en urgence : plusieurs individus s'acharnent sur sa vitrine de six mètres de large. Au bout de dix minutes, le verre cède. 

Une trentaine de personnes s'engouffrent dans les lieux (voir vidéo ci-dessous). En quelques minutes, 800 montures disparaissent, dont de nombreuses nouveautés de créateurs obtenues après le Silmo. Des présentoirs sont arrachés et huit écrans détruits. Le préjudice est estimé à 148 000 euros, hors perte d'exploitation.

Pour cet opticien indépendant, qui représente la quatrième génération à la tête d'une maison familiale centenaire, le choc est immense. 

« Nous nous sommes sentis un peu abandonnés », confie-t-il, regrettant l'absence de forces de l'ordre pendant les faits. 

« C'était une cour de récréation avec des fous furieux qui n'en revenaient pas eux-même de faire ce qu'ils faisaient. »

Mais il retient surtout ce qui a suivi. 

Ses 15 collaborateurs se mobilisent, les fournisseurs proposent des facilités de paiement et les confrères du centre-ville viennent spontanément lui offrir leur aide, certains allant jusqu'à proposer des montures. Les clients multiplient également les messages de soutien. 

Le magasin a déjà repris son activité, derrière une palissade provisoire. « On s'est fait voler, on s'est fait casser, mais on se relève », résume Fabrice Olivier. « Quand il vous arrive quelque chose comme ça et que vous voyez autant de gens se mobiliser derrière vous, ça fait chaud au cœur. »

Vitrine d’opticien brisée de nuit Lille octobre 2026
Le magasin Optique Olivier le 17 octobre au soir.

À Marseille, l'angoisse que cela recommence

« On va remplir le magasin pour qu'ils nous le vident à nouveau ? » À Marseille, cette question résume l'inquiétude de Laetitia Deradji, dont la voix tremble encore lorsque nous échangeons par téléphone. 

Avec son mari, cette opticienne indépendante exploite trois points de vente, dont celui du quartier Saint-Louis, ouvert depuis 14 ans. 

Samedi 17 octobre, à 22 h 30, la télésurveillance les alerte : entre 10 et 15 individus viennent de forcer le rideau métallique et de briser la vitrine (voir vidéo ci-dessous). 

Ils s'emparent des montures optiques et solaires de marque, ainsi que d'un carton de marchandises récemment livré. La scène dure une vingtaine de minutes. La caisse et une grande partie de la réserve sont épargnées, mais le préjudice atteint au moins 40 000 à 45 000 euros.

« J'étais tellement sous le choc que j'ai mis 15 minutes à réagir », raconte Laetitia Deradji. Depuis, les démarches s'enchaînent auprès de l'assurance, des banques, de l'Urssaf et des fournisseurs. 

« Déjà qu'on s'en sort tout juste, là, c'est la goutte d'eau de trop. »

Mais c'est surtout le moral qui vacille. « Le métier s'est beaucoup durci ces dernières années. Entre les mutuelles, les charges et les hausses de prix, on a parfois l'impression de travailler uniquement pour payer. » 

Deux jeunes salariés de 18 ans, récemment recrutés, ont été particulièrement choqués par la fureur des casseurs et l'ampleur des dégradations. Si le couple souhaite rouvrir rapidement, la perspective de nouveaux débordements rend toute décision difficile.

À Paris, plus de 200 000 euros de dégâts

Boulevard du Temple, à Paris, Jérôme Lempereur avait pris les devants en fermant son magasin dès le milieu de l'après-midi. Une précaution qui a probablement évité à ses salariés de se retrouver face aux assaillants. 

Peu avant 18h, une soixantaine d'individus, selon son estimation, pénètrent dans son commerce, après avoir forcé les rideaux métalliques et brisé deux vitrines. Toutes les montures optiques et solaires sont emportées, ainsi que du matériel informatique, un terminal de paiement et même un baby-foot. Le mobilier est renversé, mais relativement épargné.

Magasin optique paris pillage opticien vandalisé
Le magasin d'optique "La Fabrique des Lunettes", boulevard du Temple, après le passage dévastateur des pillards, samedi 17 octobre. 

« Les alarmes sonnaient, mais ça ne les dérangeait pas. Ils agissaient en toute impunité. »

Le bilan financier est considérable : au moins 170 000 euros de stock dérobé et plus de 200 000 euros de préjudice total estimé, sans compter la perte d'exploitation. 

À la tête d'une douzaine de magasins, principalement en Normandie, Jérôme Lempereur dit ressentir une profonde colère. « Nous nous battons tous les jours pour faire fonctionner nos commerces », souligne-t-il, dénonçant le manque de présence policière. 

Les images de vidéosurveillance lui donnent le sentiment d'une action organisée, certains individus semblant chargés d'ouvrir les accès avant l'arrivée des autres, dont le rôle est de voler. Mais il relativise les pertes : « Ce n'est que du matériel. Avec soixante personnes qui entrent, mieux vaut ne pas être à l'intérieur. » 

La réouverture pourrait prendre trois semaines, notamment en raison du remplacement des vitrines. Dans ses autres magasins, la priorité est désormais donnée à la sécurité des équipes : fermeture anticipée et retrait des montures exposées dès que la situation paraît menaçante.

Magasin optique pillé paris La Fabrique des Lunettes

À Tours, un magasin ravagé par les flammes

Pour Jean-François Porte, cofondateur d'Edgard Opticien, les images du samedi soir restent difficiles à oublier. 

À Tours, les casseurs ont d'abord brisé la vitrine de son magasin, situé dans une rue commerçante du centre-ville proche de la gare. Ils ont emporté les montures solaires et divers équipements, avant que l'un d'eux ne monte au premier étage pour y déclencher un incendie. Le laboratoire de lentilles et les salles d'examen ont été détruits par les flammes. L'état de la structure du bâtiment reste incertain.

« Sur place, on se demande : mais d'où ça sort ? Qu'est-ce qui se passe ? Comment est-ce possible ? »

Arrivé sur place vers 16h, alors que les pompiers intervenaient, Jean-François Porte est resté dans le quartier jusqu'à 23h, figé par la stupéfaction.

Edgard Opticiens Tours pillage incendie 17 octobre
Crédit photo : Pascal Montagne

Plus encore que les dégâts matériels, c'est la violence des scènes observées qui l'a marqué. « Ce que j'ai vécu dépasse largement le fait d'avoir un magasin qui a brûlé. Moralement, c'est très difficile. On se demande comment on en est arrivé là. » 

Le dirigeant déplore également des effectifs policiers qu'il juge insuffisants face à l'ampleur des débordements : un avis partagé par tous les opticiens que nous avons interrogé, et l'immense majorité des Français.

Prudence pour la suite 

Acuité tient à exprimer tout son soutien aux opticiens touchés par ces violences et appelle l'ensemble des professionnels à la plus grande vigilance à l'approche des nouvelles manifestations prévues le samedi 24 octobre. 

Alors que des mesures gouvernementales de soutien aux commerçants sinistrés se mettent progressivement en place, notre rédaction continuera de suivre la situation et d'informer la profession sur les dispositifs mobilisables.

Écrit par la Rédaction

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