0:00 0:00

Temps de lecture : 7 min

À première vue, équiper un artiste ne semble pas différer du travail quotidien d’un opticien. 

Pourtant, derrière l'instrument se cachent des exigences posturales et ergonomiques uniques. Rencontre avec Charlotte Gaillard et Geneviève Prévost, toutes deux opticiennes optométristes, spécialisées en basse-vision et ergonomie visuelle, au sein du magasin Côté Optique dans le 17e arrondissement de Paris.

Le magasin Coté Optique
Le magasin Côté Optique dans le 17e arrondissement de Paris.

Le musicien, un défi d'ergonomie visuelle

Si l'univers médical s'intéresse depuis longtemps* aux pathologies des artistes, le volet visuel est resté plus confidentiel. C'est au début des années 1980 qu'une enquête menée par Geneviève Prévost auprès des orchestres révèle un fait marquant : près de 70 % des musiciens presbytes se déclarent insatisfaits de leurs lunettes.

« On s'est aperçu qu'ils utilisaient parfois leurs verres de façon complètement différente que ce pour quoi ils sont fabriqués », explique Geneviève Prévost.

Pourquoi un tel décalage ? Les verres progressifs sont conçus pour une dynamique de vie classique. Pour lire, le regard s'abaisse et converge à une distance moyenne de 40 centimètres. Or, un musicien a des besoins différents :

  • Le regard périphérique : un flûtiste ou un violoniste maintient son instrument latéralement. Pour lire sa partition ou regarder le chef d'orchestre, il ne tourne pas la tête, mais utilise le bord de ses verres. « Un flûtiste qui ménage sa colonne d'air va rester bien droit. Quand il va aller chercher sa partition, il va aller dans les coins. »
  • La rigidité posturale : pour les joueurs d'instruments à vent (les bois et les cuivres), la position du corps est dictée par la respiration. « C'est l'instrument de musique qui va donner la position du corps. Et une fois qu'ils sont en position, ils y restent. »
  • L'exigence de la profondeur de champ (du pupitre au chef d'orchestre) : le champ visuel du musicien est fragmenté. Le pupitre se situe souvent au-delà de la distance de lecture habituelle (parfois à plus d'un mètre), mais l'artiste doit aussi lever les yeux pour capter les mouvements du chef d'orchestre positionné à plusieurs mètres.
Charlotte Gaillard, opticienne, mesure la distance entre le musicien et son pupitre.
Charlotte Gaillard, opticienne, mesure la distance entre le musicien et son pupitre.

Des détails techniques qui ont leur importance

Le simple passage d'un verre sphérique à un verre asphérique (qui limite les déformations en périphérie) peut sauver une carrière. 

Geneviève Prévost se souvient d'un concertiste de 52 ans prêt à tout abandonner : « Il me dit mais ça va pas du tout, je fais des erreurs maintenant. Il constatait une déformation, il ne s'y retrouvait pas sur la partition. En passant juste de verres sphériques à asphériques, en gardant la même puissance, tout est rentré dans l'ordre. »

Adaptation de la vision de près quand le musicien règle son instrument.

L'obstacle des mains prises

Dans la vie quotidienne, une monture qui glisse se replace d'un geste machinal. En plein concert, le musicien a les deux mains occupées et transpire davantage. 

L'ajustage de la monture, le choix de plaquettes en silicone antidérapantes ou de manchons spécifiques deviennent alors des critères cruciaux : « Quand on joue un instrument de musique, non seulement on transpire plus que dans la vie de tous les jours, mais en plus, on a les deux mains occupées. Donc, il faut des lunettes qui soient bien choisies et ajustées pour ne pas glisser », explique Charlotte Gaillard.

Charlotte Gaillard, opticienne.

Du posturologue à l'opticien : une nécessaire synergie de santé

Face à ces contraintes, l'approche de l'opticien se doit d'être globale et pluridisciplinaire. Les troubles visuels non corrigés ou mal compensés entraînent systématiquement des compensations physiques.

Un musicien qui incline la tête ou projette le menton en avant pour aligner son regard entre sa partition et le chef d'orchestre développera rapidement des contractures cervicales ou des douleurs dorsales. 

C'est ici que le travail de l'opticien rejoint celui des kinésithérapeutes, ostéopathes ou posturologues au sein de structures spécialisées comme la Clinique du Musicien** (liée à l'association Médecine des Arts). Traiter le dos d'un artiste reste insuffisant si la source du déséquilibre est visuelle. Comme le résume Geneviève.

« Vous traitez les douleurs, c'est très bien. Mais si le musicien est courbé ou se tord le cou pour lire sa partition, vous pouvez toujours traiter le dos, ça ne résoudra pas le problème sur le long terme. Il faut travailler ensemble et trouver le bon équipement ».

Bientôt une formation dédiée

Pour répondre au besoin des musiciens qui peinent à trouver des corrections visuelles adaptées, l'organisme de formation Alexitère (Médecine des Art) lance une formation à destination des opticiens et optométristes pour structurer un réseau de professionnels qualifiés en France et en Europe.

Cette formation de 6 heures, entre apports théoriques et études de cas pratiques issus de la pratique clinique, abordera en détail les plaintes spécifiques des musiciens, les contraintes liées à la pratique instrumentale ainsi que les solutions optiques adaptées. La toute première session se tiendra en petit groupe à Paris dès septembre 2026.

L'objectif est de structurer un réseau de professionnels labellisés à travers les régions pour éviter aux artistes des déplacements systématiques vers la capitale comme l'explique Geneviève Prevost : « Pendant 20 ans, il fallait que les gens de toute la France viennent sur Paris pour nous voir ». Donc on s'est dit : « Et si on formait au moins un opticien par région ? Et qu'on lui raconte toutes ces choses, qu'ils sont censés savoir, mais qu'ils ne mettent pas en adéquation avec les besoins du musicien. »

Une approche humaine et globale

Malgré cette apparente complexité, équiper un musicien repose sur les fondements mêmes du métier d'opticien : l'écoute, l'analyse des besoins et l'adaptation technique. En un mot, anamnèse.

Qu'il s'agisse d'un pianiste professionnel, d'un policier face aux écrans de sa voiture d'intervention (sujet de mémoire de Charlotte Gaillard en optométrie et ergonomie au Québec), d'un bricoleur ou d'une personne en fauteuil roulant, la démarche reste identique. Elle consiste à ne pas se fier aveuglément aux prises de mesures automatisées, mais à analyser la posture réelle de la personne en situation. « La personne qui regarde devant elle dans la machine de prise de mesures, elle n'est pas du tout comme dans la vie de tous les jours. Il faut centrer les verres par rapport à l'usage, mais aussi à la position de la personne », rappelle Geneviève Prévost.

Charlotte Gaillard rappelle qu'au fond, le cas du musicien n'est pas si éloigné d'un autre profil : « Il n'y a pas de différence. Notre métier, c'est de vérifier que l'équipement correspond à la personne qu'on a en face de nous, à ses particularités, ses envies, ses besoins. Et tout cela dépend de l'activité. Si cette activité est la musique, on adapte à la musique. Si c'est le bricolage, on adapte au bricolage. »

 

*Sous l'impulsion notamment du Pr Raoul Tubiana, chirurgien orthopédiste fondateur de la Médecine des Arts.

**Le docteur André-François Arcier est co-fondateur de l'association Médecine des Arts et fondateur de la Clinique du Musicien, située à Paris.

Écrit par la Rédaction

Vous avez la parole !

pour pouvoir poster des commentaires

Nos lecteurs ont aussi lu...


Les dernières news

Voir + de news