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Depuis le projet de loi de lutte contre les fraudes et ses amendements qui ciblaient directement la télémédecine en optique*, il était devenu évident que l'Assurance Maladie et les complémentaires santé souhaitaient clarifier les pratiques de la télémédecine de notre filière.

Acuité : Quelle est la position de l’Assurance Maladie concernant la télémédecine en ophtalmologie et en particulier la téléexpertise ?

Fabien Badinier : Nous soutenons pleinement la télémédecine. Depuis 2020, les dispositifs de téléconsultation se sont fortement développés, et les récentes assises de la télémédecine vont permettre d’accompagner ces évolutions. Le principe même de la télémédecine est de favoriser l’accès aux soins, et c’est un objectif que nous partageons totalement. 

Là où nous intervenons, c’est lorsqu’un dispositif s’éloigne de ce cadre. Ce qui nous pose problème aujourd’hui dans certaines situations observées en optique, c’est lorsque le seul objectif est d’obtenir une prescription sans qu’il y ait de véritable échange entre le patient et le médecin. Concrètement, ce que proposent la plupart des sociétés de téléexpertise en optique, c’est le déroulé suivant : un opticien réalise les mesures, les transmet à une plateforme, et une ordonnance arrive quelques minutes plus tard. Il peut certes y avoir des outils technologiques très performants derrière, mais il n’y a pas de communication entre le patient et le prescripteur. Pour nous, ce fonctionnement n’est pas conforme à la réglementation actuelle. 

Le but de la téléexpertise n’est pas de délivrer une ordonnance mais d’apporter une expertise médicale

Acuité : Les plateformes de téléexpertise mettent en avant leur rôle d'aide au diagnostic. En quoi la délivrance d'ordonnances pose-t-elle problème ? 

Fabien Badinier : Parce que la téléexpertise a une définition précise. Son objectif est de permettre à un médecin ou à un professionnel de santé de solliciter l’avis d’un autre professionnel de santé plus spécialisé. Le but n’est pas de délivrer une ordonnance mais d’apporter une expertise médicale permettant ensuite à celui qui a sollicité cet avis de prendre sa décision. Or, ce n’est pas ce que nous constatons dans les dispositifs dont il est question aujourd’hui. Le modèle repose essentiellement sur la production d’ordonnances destinées à délivrer ensuite un équipement optique. Nous ne considérons donc pas qu’il s’agisse de véritables plateformes de téléexpertise. 


À lire aussi : L'Assurance Maladie prépare des contrôles renforcés sur les ordonnances issues de téléexpertises optiques


Par ailleurs, il faut rappeler qu’en optique, l’opticien ne peut pas établir lui-même une prescription. Mais une ordonnance signée par un médecin ne remplit pas à elle seule les conditions de validité. Ce qui manque c’est l’échange direct entre le patient et le médecin qui prescrit. La téléconsultation en ophtalmologie est parfaitement autorisée, mais une téléconsultation implique précisément cette rencontre en direct, même à distance, entre le médecin et son patient.

 

Le futur article 49 va clarifier définitivement les choses

 

Acuité :  Que va changer concrètement le futur article 49 du projet de loi de lutte contre la fraude pour les prescriptions en ligne ?

Fabien Badinier : Jusqu’à présent, nous défendions déjà cette interprétation du droit, mais le futur article 49 va permettre d’inscrire les choses beaucoup plus explicitement dans le Code de la sécurité sociale. Le texte prévoit qu’une prescription réalisée via un service de communication au public en ligne devra obligatoirement avoir été précédée d’une communication orale synchrone entre le patient et le médecin. Autrement dit, il faudra un échange direct, que ce soit en visioconférence ou par téléphone. C’était important pour nous que cette exigence apparaisse noir sur blanc dans les textes. Cela permettra également de mettre fin à certaines contestations juridiques que nous avons pu rencontrer jusqu’à présent.

Article 49 loi de lutte contre les fraudes téléexpertise optique

Acuité : À la fin de l'article 49, il est précisé, concernant l'échange synchrone entre patient et médecin, que « Cette condition ne s’applique pas aux services de communication en ligne destinés aux professionnels médicaux. »

Fabien Badinier : En effet, la disposition votée dans le PJL fraudes dispense les sites internet de téléexpertise de cette obligation de communication synchrone. Mais encore faut-il que ce soit bien de la téléexpertise, et non un site internet dont le seul objectif est de permettre la délivrance d’une ordonnance, comme c’est le cas pour les applications internet utilisées par certains opticiens. Il est nécessaire de rappeler que l’essence même de la téléexpertise permet de recueillir un avis d’expert à distance pour éclairer une décision clinique. C’est un outil de coordination et de continuité des soins entre professionnels de santé. Lorsque la téléexpertise débouche systématiquement sur une prescription – comme c’est dans le cas dans les sites actuellement utilisés par les opticiens, cette pratique s’écarte de la finalité initiale et devient de fait une téléconsultation sans patient. Ce qui n’est pas acceptable.
Par ailleurs, la mesure adoptée vise les services de communication entre professionnels médicaux : les professions paramédicales, que sont les opticiens, ne sont donc pas concernées par cette disposition.

Acuité : Un simple coup de téléphone de quelques instants au patient suffira donc à contourner cette nouvelle obligation. Cela ne va-t-il pas limiter la portée de cette évolution législative ?

Fabien Badinier : Déjà, à partir du moment où vous avez un échange téléphonique ou en visio, cela change les choses. Cet échange permet au médecin de poser des questions au patient, mais aussi au patient de signaler un problème particulier, d'évoquer des antécédents médicaux ou de poser ses propres questions. Certaines consultations dureront quelques minutes, d'autres davantage. D'ailleurs, il n'existe pas de durée minimale pour une téléconsultation. Ce qui est important, ce n'est pas le temps passé, mais l'existence même de cet échange. Nous voulons replacer le médecin au cœur du dispositif de santé et de la prescription en matière d'optique. Le médecin n'est pas une machine qui se contente de signer des ordonnances pour des personnes qu'il n'a jamais vues ou avec lesquelles il n'a jamais échangé. À partir du moment où il y a un contact direct avec le patient, le médecin peut exercer pleinement son rôle et son jugement médical. 

 

Nous voulons replacer le médecin au cœur du dispositif de santé et de la prescription en matière d'optique

 

L’objectif n’est pas de mener une croisade contre la télémédecine ou contre les opticiens. Nous voulons simplement que les règles soient respectées.

Cette clarification ne vise pas à empêcher l’innovation. Nous savons que les technologies évoluent rapidement et nous savons aussi que les contraintes économiques sont importantes, notamment en ophtalmologie où les équipements nécessaires à une véritable téléconsultation représentent des investissements conséquents. Mais l’innovation doit s’inscrire dans un cadre médical et réglementaire clair.

 

*À l'heure où nous écrivons, le projet de loi de luttes contre les fraudes (disponible en pièce jointe en tête d'article) a été voté, mais la loi n'a pas encore été promulguée. Des décrets d'applications seront ensuite nécessaires.  

Écrit par la Rédaction

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A F lun 22/06/2026 - 15:47

Bonjour M. Gerber,
Je vois deux difficultés à l'application de cette vision:

1- La comparaison entre les manips radio et les opticiens trouve vite ses limites, les premiers étant formés sur 3 ans à l'application de leur métier dans ce champ précis. Le BTS optique se suit sur 2 ans avec environ 210h de stage "en situation", théoriquement hospitalier mais (il me semble) pas toujours fait en intégralité à l'hôpital.
Il y a un métier dont la formation s'approche clairement plus de celui de manip radio dans le champ de l'oeil, c'est celui d'orthoptiste: stage hospitalier toute l'année (1400h de stage clinique minimum), niveau licence correspondant à ses prérogatives...
Je suis certain qu'il existe des services de radiologie où des infirmières formées sur le tas font le boulot de manips radio, mais c'est illégal et il y a de bonnes raisons à ça.

2- Il y a toujours le problème du cumul prescription-vente, en France on n'aime pas que ces deux prérogatives soient présentes dans le même parti. Je suppose qu'on y vient faute de disponibilité des ophtalmos et des orthoptistes, mais ça pose toujours un problème d'ordre moral qui n'est pas aussi facile à résoudre que le laisse penser votre commentaire (je suis d'accord pour dire que laisser nos vieux sans aucune prise en charge est regrettable !).

Le problème de fond est le même depuis longtemps: la désertification médicale.

Maxime Quoniam mer 17/06/2026 - 19:02

Ça aurait pu être un peu intéressant uniquement dans le cas où la cabine est installée dans des centres de santé indépendants.
Aujourd'hui, cela rend les opticiens dans le cas du prescripteur/exécutant de l'ordonnance qui est détestable et qui n'améliore pas notre image

Celine Fch mer 17/06/2026 - 09:59

à un moment faut être pragmatique : les machines coutent en loyer ou en achat donc faut bien les rentabiliser en magasin, les ordonnances sont facturées aux opticiens par les plateformes donc par conséquent les opticiens poussent à vendre des lunettes dans leur magasin .... c'est que du business

Matthieu Gerber mer 17/06/2026 - 09:50

Le vrai sujet n'est pas synchrone vs asynchrone
Le débat sur les modalités techniques de la téléexpertise occulte une question de fond : pourquoi l'opticien, acteur de proximité au maillage territorial unique, ne peut-il pas encore réaliser des mesures pourtant strictement non invasives, questionnaire médical, tension intraoculaire, photographie du fond d'œil, imagerie du segment antérieur, pour les transmettre à l'ophtalmologiste qui seul les interprète ? Des expérimentations en cours depuis bientôt 2 ans le démontrent : cela fonctionne, pour la prise en charge sur les lieux de vie des publics vulnérables, avec l'adhésion de toutes les parties prenantes (patients, familles, mandataires judiciaires, ophtalmologistes, opticiens, pôles gériatriques, médecins coordonnateurs et traitants).
Dans la loi, ces gestes sont qualifiés d'actes médicaux au motif qu'ils servent au diagnostic. Mais c'est précisément l'interprétation qui est médicale, pas la prise de mesure ou l'imagerie. Un manipulateur en électroradiologie réalise des clichés sans poser de diagnostic : personne ne conteste la légitimité de ce modèle. L'opticien n'agirait pas différemment, technicien de mesure et d'imagerie, sans communication de résultats au patient, dans une logique de coordination de soins et non de substitution médicale.
Dans les territoires sous-dotés et pour les personnes en perte d'autonomie, refuser ce rôle à l'opticien, c'est concrètement priver des patients d'un dépistage précoce des pathologies. Ce n'est pas une position tenable face aux enjeux de santé publique et d'accès aux soins des patients qui ne peuvent pas se déplacer facilement notamment.
La vraie question n'est pas de savoir comment encadrer les outils actuels, mais d'élargir le cadre réglementaire pour que les opticiens puissent enfin exercer leur plein potentiel au service du parcours de soins visuels avec une valorisation de leur valeur ajoutée dans cette chaîne de prise en charge.

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