0:00 0:00

Temps de lecture : 5 min

La téléexpertise en optique est devenue l’un des principaux terrains de confrontation entre les professions de la santé visuelle. Derrière les débats techniques sur les plateformes, les protocoles ou la conformité des ordonnances, c’est une question plus profonde qui se joue : jusqu’où peut aller l’évolution du métier d’opticien dans un contexte de pénurie d’ophtalmologistes dans certains territoires ?

Vers une montée en compétence ?

Depuis plusieurs années, certains opticiens et représentants syndicaux défendent auprès des pouvoirs publics une montée en compétences progressive de la profession. Leur argumentaire repose sur un constat simple : le maillage territorial des magasins d’optique, plus de 13 000 établissements en France, pourrait contribuer à réduire les délais d’accès aux soins visuels. Les plateformes de téléexpertise se sont inscrites dans cette logique, en proposant aux opticiens de transmettre à des ophtalmologistes des données recueillies en magasin afin de permettre, le cas échéant, la délivrance d’un avis médical, d’une prescription, ou une redirection vers un rendez-vous physique en cabinet.

Clarifier la distorsion des pratiques

Cette approche a progressivement trouvé des relais politiques. Les récentes questions écrites de parlementaires, dont Christophe Marion et Alexandra Martin, demandent ainsi au gouvernement de régulariser l’utilisation par les opticiens de certains matériels d’exploration non invasifs, comme l’OCT, la rétinophotographie, la tonométrie sans contact ou la topographie cornéenne. Les élus pointent une « distorsion » : ces examens peuvent déjà être réalisés par des opticiens au sein de cabinets d’ophtalmologie, sous responsabilité médicale, mais restent sans cadre clair lorsqu’ils sont effectués hors cabinet, notamment dans un parcours de télémédecine. Un parcours qui se cherche encore et qui réveille l'idée de l'optométrie en France. 

Des prises de mesure simples à réaliser

Les opticiens mettent aussi en avant les recommandations de l’IGAS, qui avait dès 2020 ouvert la voie à une réflexion sur l’élargissement des coopérations entre ophtalmologistes et opticiens. À leurs yeux, l’enjeu n’est pas de poser un diagnostic médical, mais de permettre à des professionnels de santé formés de réaliser des mesures techniques, automatisées et non invasives, transmises ensuite à un médecin pour interprétation. Des prises de mesures extrêmement simples à réaliser, contrairement à leur interprétation. 

Pour les ophtalmo, il faut maintenir le status quo

En face, les ophtalmologistes mènent également un important travail d’influence, dont les fruits ont pu être observés dans plusieurs amendements (bien que rejetés) du projet de loi de lutte contre les fraudes. Leur position est constante : une prescription optique ne peut pas être réduite à une mesure de réfraction. Le Conseil national professionnel d’ophtalmologie, le Snof et plus récemment le Conseil national de l’Ordre des médecins rappellent que la délivrance d’une ordonnance suppose une démarche médicale globale, incluant la recherche de pathologies oculaires parfois silencieuses : cataracte, kératocône, atteintes rétiniennes ou complications du diabète.

Et stopper la téléexpertise en optique

Le syndicat des ophtalmologistes rappelle depuis des années que la téléexpertise en optique, telle qu'elle est pratiquée, est illégale - ce qui a donné lieu à des poursuites judiciaires. Certains observateurs la considèrent comme une "usine à cash". Le Snof regrette que certaines organisations de téléexpertise dissocient la réfraction du diagnostic médical. Sa crainte est celle d’un parcours fragmenté, dans lequel l’accès rapide à une ordonnance prendrait le pas sur la sécurité clinique. C’est aussi ce que souligne le Conseil de l'Ordre dans ses recommandations 2026 sur la télémédecine : la téléconsultation en ophtalmologie ne peut se distinguer de la recherche d’une pathologie, et la lecture à distance d’examens réalisés sans ophtalmologiste doit s’inscrire dans des protocoles encadrés, principalement avec les orthoptistes.

Un sujet médical et politique

La bataille s’est encore durcie ces derniers mois. Acuité a notamment précisé les réserves de l’Assurance maladie sur les prescriptions issues de dispositifs de téléexpertise optique, ainsi que la volonté de renforcer les contrôles. Certaines plateformes, comme Lyleoo, contestent cette lecture et défendent au contraire un modèle qu’elles présentent comme sécurisé, encadré et utile dans les territoires sous-dotés.


Le sujet est donc devenu éminemment politique. D’un côté, les opticiens et les acteurs de la téléexpertise cherchent à obtenir une reconnaissance réglementaire de pratiques qu’ils estiment déjà présentes sur le terrain. De l’autre, les ophtalmologistes défendent le maintien d’un cadre médical strict, au nom de la qualité et de la sécurité des soins, mais aussi conserver leur pré carré et le status quo le plus longtemps possible. 


Entre ces deux lignes, une voie intermédiaire semble émerger : celle de l’expérimentation. Plusieurs parlementaires proposent désormais de tester, pendant cinq ans, la réalisation par les opticiens d’examens complémentaires non invasifs sous responsabilité médicale, dans les territoires les plus touchés par les déserts ophtalmologiques ou auprès des publics vulnérables.
Reste à savoir si le gouvernement acceptera d’ouvrir ce chantier. Car derrière la téléexpertise, c’est bien l’avenir du partage des tâches dans la filière visuelle qui se joue.

Écrit par la Rédaction

Vous avez la parole !

pour pouvoir poster des commentaires

Nos lecteurs ont aussi lu...


Les dernières news

Voir + de news