Remanier l'articulation entre Assurance maladie obligatoire (AMO) et assurance maladie complémentaire (AMC) ainsi que les contrats solidaires et responsables (qui représentent plus de 95% des contrats santé) est l'un des plus gros chantiers de cette année. Les enjeux sont énormes, tant pour les financeurs que pour les professionnels de santé et les assurés. 4 experts* ont été saisis pour auditionner les acteurs et faire émerger une proposition de réforme, attendue cet été.  

Les syndicats d'opticiens font front commun

L’audition des trois syndicats d’opticiens — Rof, Fnof et Synom — le 24 avril 2026 a fait apparaître une convergence forte : l’optique médicale est un secteur de santé, à ne pas aborder uniquement sous l’angle de la dépense ou de la régulation économique, et que toute évolution du cadre AMO-AMC doit préserver cet ancrage sanitaire. Voici les messages qu'ils ont fait passer aux 4 experts :

1. Réaffirmer l’optique médicale comme secteur de santé régulé publiquement

Les trois syndicats ont souligné que l’Assurance maladie obligatoire ne finance aujourd’hui qu’une part limitée des équipements optiques, l’essentiel reposant sur les complémentaires santé. Pour autant, un retrait complet de l’AMO serait jugé dangereux.

Il risquerait de fragiliser la reconnaissance des opticiens comme professionnels de santé, d’affaiblir le cadre conventionnel et de laisser les complémentaires structurer seules un secteur de santé, avec un risque de tarification individualisée et de pilotage assurantiel accru.

Globalement, le système AMO-AMC fonctionne, y compris avec le 100 % Santé, mais il doit être rendu plus lisible, plus équilibré et mieux régulé.

2. Renforcer la lisibilité pour les patients

Les trois organisations partagent la nécessité de simplifier la compréhension des garanties, des devis et du reste à charge pour les patients.

Les patients devraient pouvoir rapprocher plus facilement les garanties prévues par leur contrat complémentaire des prestations proposées par l’opticien. Une meilleure structuration des garanties prise dans un cadre négocié avec les professionnels de santé constituerait un progrès en matière d’accès aux droits et de confiance.

3. Encadrer les réseaux de soins et préserver la liberté de choix

Les réseaux de soins constituent un sujet sensible. Leur approche quasi exclusivement tarifaire contredit la nature de la délivrance de dispositifs médicaux par des professionnels de santé. Cette approche doit nécessairement évoluer, sauf à disparaitre.

Un constat commun demeure : les opticiens sont confrontés à des exigences opérationnelles lourdes et hétérogènes de la part des réseaux et plateformes — demandes variables de pièces, délais, refus, coûts administratifs, procédures complexes.

Les syndicats ont rappelé que la liberté de choix du patient ne doit pas être seulement théorique. Elle suppose davantage de transparence, un meilleur encadrement des pratiques et une limitation des contraintes excessives imposées aux professionnels.

4. Lutter contre la fraude

Les trois syndicats partagent sans nuance l’objectif de lutte contre la fraude, en différenciant les moyens à privilégier. Il a été rappelé que la lutte contre la fraude déborde largement le cadre professionnel et obéit davantage au banditisme organisé qu’a des pratiques isolées.

Certains ont rappelé que cet objectif ne doit pas conduire à une circulation excessive de données de santé. Des solutions de traçabilité produit peuvent permettre de sécuriser la chaîne optique — commande, fabrication, livraison, facturation — sans transmission massive de données fines. D’autres préconisent un accès plus large pour une sécurisation plus complète.

La solution de filière fondée sur une blockchain publique a été présentée comme un exemple d’outil universel associant opticiens, verriers et financeurs, permettant aussi de mieux distinguer fraude et simple non-conformité.

5. Adapter le 100 % Santé sans en remettre en cause le principe

Les syndicats reconnaissent que le 100 % Santé a trouvé son public et a favorisé l’accès aux dispositifs médicaux, avec un taux d’équipement d’environ 21 %. La réforme a été absorbée par la filière, au prix d’adaptations importantes.

Ses limites doivent toutefois être prises en compte : le panier apparaît parfois insuffisamment adapté à certains publics, notamment les personnes âgées ou les patients aux besoins visuels complexes, comme la myopie évolutive chez les enfants. Les tarifs n’ont pas évolué depuis leur fixation, malgré l'inflation.

Les syndicats sont donc ouverts à une évolution du dispositif, dans une approche concertée et globale, dans le souci de préserver l’accès aux soins et l’équilibre économique du modèle. Une nouvelle charte du modèle de distribution est attendue.

6. Réformer la formation et reconnaître de nouvelles missions

Le point de convergence le plus fort concerne la formation et l’évolution du métier. Les trois syndicats considèrent que le BTS ne répond plus pleinement aux besoins actuels. Ils souhaitent une évolution vers un niveau licence ou équivalent, avec des passerelles avec les autres professions de la filière visuelle, notamment les orthoptistes.

Ils défendent également une extension raisonnée des missions : prévention visuelle, dépistage, accompagnement des personnes âgées, interventions en EHPAD, santé au travail ou encore suivi visuel à différents âges de la vie.

En résumé 

L’audition a montré que les trois syndicats partagent une vision commune : l’optique médicale doit rester un secteur de santé régulé, accessible à tous.

Ils appellent à une évolution globale du cadre actuel : maintien d’un socle AMO, meilleure lisibilité des garanties, lutte contre la fraude proportionnée, adaptation du 100% Santé, réforme de la formation, la reconnaissance et le financement de nouvelles missions.

Les opticiens sont prêts à contribuer aux transformations du système, à condition d’être pleinement associés aux évolutions et reconnus comme des acteurs de santé à part entière.

*L'équipe des 4 experts est constituée de : Elisabeth Hubert (ministre de la Santé en 1995, actuelle présidente de la Fédération des établissements d'hospitalisation à domicile), Franck von Lennep (ancien directeur de la Sécurité sociale, conseiller maître à la Cour des comptes), Stéphane Junique (président du groupe mutualiste VYV), et Nicolas Bouzou (économiste libéral, fondateur du cabinet Asterès).