Une table ronde lors du récent congrès de la fédération nationale des opticiens de France (Fnof) a souligné la convergence entre l'intelligence artificielle (IA) et le marché des lunettes connectées, une tendance qui oblige les professionnels de l'optique à repenser leur métier.

L'économiste Pierre Bentata et le designer et expert en technologie Sébastien Brusset ont décortiqué ce phénomène et mis en évidence le potentiel d'innovation mais aussi les menaces qu'il représente pour la distribution traditionnelle.

L'arrivée des géants de la Tech

Sébastien Brusset a affirmé que les lunettes connectées ne sont plus un simple gadget.

L'arrivée de mastodontes comme Apple (avec le Vision Pro, exemple d'interface ultra-avancée) et Meta, avec les Ray-Ban Meta qui « performent grâce à l'adoption par la jeune génération », marque un point de rupture.

Le marché, qui pourrait atteindre jusqu'à 30 milliards de dollars d'ici 2030, anticipe une cannibalisation jusqu'à 30 % du secteur actuel de la lunette.

L'IA au cœur de l'usage

La clé de cette performance réside dans l'intégration directe de l'IA. Contrairement aux premières Google Glass, la « technologie est mature et, surtout, elle a trouvé son usage » :

  • L'IA est capable de « voir ce que vous voyez » et de pousser des informations pertinentes en réalité augmentée, faisant de la lunette un « assistant personnel ».
  • L'émergence de technologies comme les verres autofocus et les systèmes d'aide à l'audition offrent des fonctions de spécialiste des sens.
  • Les capteurs intégrés dans les montures (eye-trackers, analyse rétinienne...) sont plus précis qu'une montre et pourraient, grâce à l'IA, détecter précocement des maladies comme Alzheimer ou Parkinson.

Sébastien Brusset a insisté sur la pertinence de l'objet :

« L'IA voit ce que vous voyez, et voit même ce que vous ne voyez pas, ou ce à quoi vous ne faites pas attention. Donc en fait, ces lunettes deviennent votre super assistant. Et ça les rend pertinentes. »

L'humain contre la statistique : redéfinir le rôle de l'opticien

Pierre Bentata a rappelé que l'IA n'est qu'une machine statistique qui ne comprend ni l'implicite ni le sens commun.

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Pierre Bentata, économiste.

 

Pierre Bentata a souligné le paradoxe de l'intelligence artificielle :

« La spécificité de cette machine, l'arnaque, ou l'aspect réellement artificiel... c'est qu'elle ne comprend rien. Elle fait de la statistique, de la statistique super efficace, mais uniquement de la statistique. »

L'IA menace les tâches routinières et algorithmiques (comptabilité, formalisme juridique, certaines mesures objectives...) mais pas les rôles qui nécessitent une vision stratégique ou une interaction humaine complexe.

Cette faiblesse fondamentale devient donc la force de l'opticien : l'IA excelle dans la précision analytique (prise de mesures hyper précises, simulations d'essayage virtuel), mais elle ne gère pas l'émotionnel (peur des progressifs, élan de vie...). La valorisation de l'empathie et la relation client deviennent donc des valeurs différentiantes.

Sébastien Brusset a mis en lumière cette distinction, en expliquant que le futur de l'opticien pourrait être de passer du statut de spécialiste de la vue à celui de spécialiste des sens (vision, audition, santé globale), en utilisant l'IA comme un outil pour optimiser l'expérience client.

Questions éthiques

La dimension éthique de l'intégration de l'IA aux lunettes connectées se manifeste à plusieurs niveaux.

Elle créée un paradoxe entre le bénéfice utilisateur et l'intrusion dans la vie privée. L'outil soulève immédiatement la question de la surveillance permanente et de la collecte massive de données contextuelles (images, sons, biométrie).

Le risque principal réside dans l'anthropomorphisation de l'IA (comme l'a souligné Pierre Bentata), qui nous pousse à lui accorder une confiance excessive, alors qu'elle n'est qu'une machine statistique gérée par de grandes entreprises.

La question éthique essentielle pour l'opticien devient alors le choix du fournisseur : faire confiance à une IA poussée par un géant comme Meta, dont le modèle économique repose sur l'exploitation des données, ou privilégier des outils développés par des entités dont l'éthique de la donnée est plus transparente, comme Mistral.

L'enjeu est de taille : comment intégrer ces outils de diagnostic et d'assistance sans trahir la confiance du client ni transformer le professionnel de santé en simple collecteur d'informations pour la Tech.

Menace et opportunités : la transformation du commerce

L'arrivée des géants de la tech est une menace pour l'activité traditionnelle de l'optique car ils possèdent leur propre réseau de distribution, risquant de court-circuiter l'opticien.

De plus, les produits connectés (autofocus, électronique embarquée) nécessitent de nouvelles compétences et ne peuvent être ajustés comme des produits classiques.

Toutefois, ces changements « ouvrent de nouvelles opportunités » :

  • Conquête de nouvelles cibles : la lunette connectée permet de s'adresser à la population qui n'a pas besoin de correction.
  • Partenariats stratégiques : les opticiens doivent se rapprocher des acteurs tech (Apple, Meta/Essilor) pour distribuer ces produits. Sébastien Brusset a rappelé l'exemple de l'Apple Watch, refusée par les horlogers suisses qui ont ainsi laissé Apple devenir le premier vendeur de montres au monde.
  • Création de valeur ajoutée : il est impératif d'intégrer rapidement l'IA dans l'expérience client (essayage virtuel, réfraction subjective et objective assistée) et de valoriser l'empathie relationnelle pour devenir un passage obligé dans la chaîne de distribution, et ainsi éviter l'ubérisation.

L'urgence de la formation

L'adaptation ne peut attendre la mise à jour des programmes scolaires.

Les professionnels doivent se former « à vitesse grand V » sur ces nouvelles technologies (algorithmes, systèmes d'exploitation, fonctions d'entertainment et de santé) pour être capables de conseiller et de paramétrer ces produits très différents.

Le risque, comme l'a souligné Pierre Bentata avec le paradoxe de Solow, est de rejeter la technologie par déception à court terme et de rater l'onde de choc « révolutionnaire » à long terme.