Selon une étude publiée par l’Irdes*, les inégalités d’accès aux soins spécialisés restent particulièrement marquées en France, notamment en ophtalmologie. L’analyse met en évidence un double phénomène : une répartition géographique très inégale des ophtalmologistes et un recours massif aux consultations avec dépassements d’honoraires.
L’étude s’appuie sur l’indicateur d’« Accessibilité potentielle localisée » (APL), qui ne mesure pas seulement le nombre de praticiens présents sur un territoire, mais aussi la facilité réelle d’accès aux consultations en tenant compte des temps de trajet, de l’activité des médecins et de la demande locale.
Des territoires très inégalement desservis
Les chercheurs montrent que l’accès aux ophtalmologistes reste fortement concentré autour des grandes villes et des zones littorales, notamment sur le pourtour méditerranéen et la façade Atlantique. À l’inverse, plusieurs départements ruraux ou situés dans la diagonale centrale (ou « diagonale du vide**) » affichent une accessibilité très faible, comme la Creuse ou l’Indre.
L’étude souligne également que l’offre diminue rapidement dès que l’on s’éloigne des centres urbains. Certaines communes se situent à plus d’une heure d’un spécialiste.
Le poids des dépassements d’honoraires
Autre enseignement majeur : l’accès aux ophtalmologistes repose largement sur les praticiens de secteur 2. En 2019, 61 % des ophtalmologistes exerçaient avec des dépassements d’honoraires, pour atteindre 68 % en 2022, selon les chiffres de l'Assurance maladie.
Conséquence directe : lorsque l’on limite l’analyse aux consultations au tarif opposable, l’accessibilité chute fortement. L’APL moyenne passe ainsi de 45 contacts accessibles pour 100 habitants à seulement 22 lorsque seuls les médecins de secteur 1 sont pris en compte (voir carte ci-dessous).
Même dans des territoires considérés comme bien dotés, l’offre réellement accessible financièrement se réduit fortement. L’Irdes note que cette situation touche aussi bien les zones rurales que les grandes agglomérations.

Note de lecture : L’APL se lit comme une densité rapportant le nombre de contacts accessibles à la population de la commune. A titre d’exemple, les habitants de l'Abergement-Clémenciat (dans le département de l’Ain) ont accès en moyenne à 21 contacts d’ophtalmologistes par an et pour 100 habitants, à 18 contacts si l’offre est limitée aux contacts réalisés au tarif opposable ou à dépassement modéré (moins de 100 % du tarif opposable), à 12 contacts si l’offre est limitée aux contacts réalisés au tarif opposable ou à dépassement modéré (moins de 100 % du tarif opposable), à 7 contacts à l’offre de secteur 1 uniquement. @Irdes
Des inégalités sociales renforcées
L’étude montre enfin que les dépassements d’honoraires accentuent les écarts entre territoires riches et modestes. Les communes les plus favorisées bénéficient d’une offre plus abondante, notamment parce que les spécialistes de secteur 2 s’installent davantage dans les zones où la patientèle est solvable.
L'étude, qui se penche sur l'ophtalmologie, la cardiologie et la dermatologie, constate une répartition territoriale et des pratiques tarifaires relativement différentes les unes des autres, mais relève dans tous les cas que l'accessibilité gagnerait à être améliorée.
Les chercheurs de l'Irdes plaident pour une amélioration de la répartition territoriale des spécialistes et une meilleure maîtrise des dépassements d’honoraires afin de garantir un accès aux soins visuels plus équitable.
*L'étude de l'Irdes (Institut de recherche et documentation en économie de la santé) intègre plusieurs paramètres, comme la localisation des médecins, leur niveau d’activité, les temps de trajet en voiture, la population à desservir, ainsi que les pratiques tarifaires (secteur 1, secteur 2, Optam, dépassements d’honoraires).
** Les départements ayant une faible accessibilité sur l'intégralité de leur territoire se situent majoritairement dans la diagonale centrale, de faible densité, reliant le nord-est au sud-ouest du pays
