Depuis plus de cinquante ans, les magasins Opta font partie du paysage de Montmartre. Quatre boutiques, une réputation solide, et une particularité assumée : aucun tiers payant. Chez Erik Sudre, opticien et dirigeant du réseau, les clients règlent le montant de leur équipement et se font ensuite rembourser directement par leur mutuelle. Un fonctionnement simple, transparent. Du moins en apparence.

Car depuis cet automne, Erik Sudre est malgré lui au cœur d’une vaste fraude, fondée sur l’usurpation de son identité et de celle de ses magasins.

Un premier appel qui fait tiquer

Tout commence en octobre. Erik reçoit un appel inattendu d’une mutuelle. On l’informe qu’un dossier est en cours d’ouverture à son nom sur les plateformes SP Santé et e-Santé. Problème : il n’a jamais rien demandé.

Au fil de la conversation, l’inquiétude monte. L’interlocuteur affirme disposer d’un dossier « complet » : pièce d’identité, RIB, numéro de téléphone, photos du magasin. Certains RIB mentionnent même le nom de la société et celui d’Erik Sudre, mais sont domiciliés dans des banques qu’il ne connaît pas. Le numéro de téléphone, lui, correspond à une ligne mobile générique, facilement ouvrable, et qui n'est pas celle d'Erik. 

Pour lui, il s’agit clairement d’une tentative de fraude. Il demande à récupérer les pièces du dossier. Après quelques réticences, la mutuelle s’exécute.

Ce qu’il découvre est sidérant.

Une fausse identité grossière… mais suffisante

La pièce d’identité transmise est un faux. Les fraudeurs ont récupéré une photo d’Erik Sudre datant d’une vingtaine d’années sur Internet, puis ont reconstitué une carte d’identité bidonnée : mauvais prénoms, mauvaise taille, mauvaise couleur d’yeux. Le visage, lui, est celui d’un inconnu, grossièrement incrusté sur une silhouette qui ressemble à la sienne.

Le dossier est immédiatement stoppé. Erik pense alors l’affaire réglée.

Mais ce n’était que le début.

Une fraude qui se répète… et s’étend

Peu de temps après, un nouvel appel arrive, cette fois de la plateforme Oxantis, concernant un autre de ses magasins. Le scénario est identique, mais la fraude est encore plus élaborée. Les escrocs ont falsifié des attestations de l'ARS et d'Ameli, et usurpé l’identité d’une ancienne collaboratrice, partie depuis plusieurs années, en utilisant son nom et son numéro RPPS.

Trois banques différentes sont impliquées. Trois tentatives d’ouverture de comptes. Toujours sans qu’Erik n’ait jamais signé quoi que ce soit.

Là encore, les démarches sont bloquées. Mais Erik commence à comprendre que le phénomène dépasse largement son cas personnel.

Des mutuelles siphonnées, des assurés piégés

Très vite, les appels se multiplient. Des assurés, aux quatre coins de la France, le contactent, désemparés. Leur mutuelle refuse une prise en charge au motif qu’ils auraient déjà fait réaliser des lunettes… chez Opta, à Montmartre.

Un dirigeant de la mutuelle Keolis, alerte Erik : en une seule journée, 17 dossiers frauduleux ont été déposés sur l’un de ses magasins, pour un montant total de 5 700 euros.

Le constat est clair : des escrocs utilisent l’identité d’Opta pour faire du « tirage » à grande échelle, siphonnant les mutuelles. Certains dossiers passent entre les mailles du filet. D’autres sont détectés.

Cela implique de lourdes conséquences : pour les assurés d’abord, parfois sommés de rembourser des sommes qu’ils n’ont jamais perçues. Pour Erik Sudre ensuite, victime d’un préjudice d’image considérable : « À chaque appel, on me parle comme si j’étais un opticien verreux qui avait volé les mutuelles », explique-t-il. Alors même qu’Opta ne pratique pas le tiers payant.

Banques et plateformes : des failles béantes

Plainte déposée, signalements transmis, dossiers envoyés aux banques concernées. Pourtant, Erik reste stupéfait : aucune banque ne lui a répondu. Comment des comptes ont-ils pu être ouverts au nom de sa société, avec son identité, dans un contexte de prétendue « méga-sécurité » ?

Pour lui, il ne fait guère de doute que cette fraude est liée aux récentes fuites de données ayant touché le secteur de la santé : Viamédis, Almérys et Oxantis en février 2024, ainsi qu'Itélis il y a quelques semaines. Les fraudeurs connaissent manifestement très bien les rouages du système de santé français : numéros de Sécurité sociale, organismes complémentaires, RPPS… tout est reconstitué.

La police parle d’un « nouveau type d’arnaque », appelé à être traité par la brigade financière. Une enquête longue, aux ramifications multiples.

Une alerte pour toute la profession

Aujourd’hui, Erik Sudre n’a toujours pas de nouvelles concrètes sur l’avancée de son dossier. Mais il est convaincu d’une chose : si cela lui est arrivé, cela arrivera à d’autres.

Son message aux confrères est clair : vigilance maximale. Si vous êtes victime d'une fraude, la première chose à faire est de déposer une plainte auprès d'un commissariat. Ne pas hésiter à transmettre cette plainte directement à la Cnil. Pour les opticiens pratiquant le tiers payant, il recommande de contacter les mutuelles partenaires, de reconfirmer officiellement leurs coordonnées bancaires, voire d’envoyer des courriers recommandés indiquant que tout autre RIB doit être considéré comme frauduleux.

Car derrière cette affaire, ce sont des assurés pénalisés, des professionnels mis en cause à tort, et un système entier fragilisé par des failles de sécurité encore trop béantes.