Ce samedi 10 janvier 2026 à Paris, il fait un froid de canard, mais l’ambiance est chaleureuse. Sur les trottoirs et les grands axes de la capitale, ils sont entre 15 000 et 20 000 médecins généralistes et spécialistes à battre le pavé, venus exprimer leur lassitude et leur inquiétude. Parmi eux, les ophtalmologistes ont répondu présents, bien décidés à faire entendre leur voix dans un concert syndical rarement aussi uni.

« Décisions aveugles, patients sacrifiés »

« À vue d’œil, on était environ 200 ophtalmologistes », se réjouit Vincent Dédès, président du Syndicat national des ophtalmologistes de France (Snof). Une mobilisation qu’il juge plus qu’honorable, tant rassembler les libéraux n’est jamais chose facile. Suffisant, en tout cas, pour vider les cartons de t-shirts et de ballons préparés pour l’occasion sur lesquels on peut lire les slogans : « Décisions aveugles, patients sacrifiés » ou encore « Vision floue, colère nette ». « Je me suis retrouvé à court de tout », raconte-t-il, amusé. Un bon indicateur, finalement, de l’ampleur de la mobilisation.
Autour d’eux, l’image est forte : hospitaliers, jeunes médecins, praticiens expérimentés, toutes les spécialités médicales défilent côte à côte. « C’est l’une des rares fois où l’ensemble des syndicats médicaux est réuni », insiste-t-il.

 

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Mobilisation des médecins libéraux dans les rues de Paris ce 10 janvier 2026
 

Une manifestation « bon enfant »

Pas de heurts, pas de tensions. L’ambiance est « agréable », presque conviviale. Médecins, passants et forces de l’ordre cohabitent sans crispation. « On ne va pas casser des choses, ce n’est pas le but », glisse le président du Snof. Même les CRS semblent apprécier cette manifestation peu ordinaire.

Et les patients ? Là encore, la surprise est plutôt bonne. En amont, les cabinets et cliniques ont décalé toutes les interventions non urgentes. Chirurgies reportées, consultations déplacées. « Sur tous les patients que nous avons annulés, on a eu de la compréhension, souvent du soutien », assure Vincent Dédès. Un travail colossal pour les secrétariats, qui ont dû rappeler, reprogrammer, rassurer — sans jamais compromettre les urgences ni la continuité des soins.

 

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Devant le Panthéon
 

Au cœur de la colère : la convention et le dialogue rompu

Si la rue est calme, le fond du message, lui, est sévère. Car derrière cette mobilisation se cache une inquiétude profonde sur l’avenir de la médecine libérale. Certes, plusieurs dispositions contestées ont été écartées du projet de loi de financement : pénalisation liée au DMP, surcotisations sur les compléments d’honoraires, ou encore certains allègements fiscaux. Mais l’essentiel, aux yeux des spécialistes, demeure problématique.

En ligne de mire : un article qui permettrait, en cas d’échec des négociations conventionnelles, au directeur de l’Assurance maladie de trancher seul. « C’est une dérive autoritaire de la convention », tranche Vincent Dédès, rappelant l’exemple des radiologues, confrontés à des décisions unilatérales et à des économies imposées. Le nom de Thomas Fatôme revient d’ailleurs souvent dans les slogans, symbole d’un dialogue jugé insuffisant, voire inexistant.

Autre point de crispation : la fin du remboursement des prescriptions des médecins en secteur 3. Une mesure qui concerne à peine un millier de praticiens, mais dont le message est perçu comme brutal. « On cherche clairement à coincer les médecins dans la convention », analyse-t-il. Une décision jugée contre-productive et délétère pour l’image de la médecine libérale.

 

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Environ 200 ophtalmologistes se sont retrouvés pour battre le pavé à Paris

 

Cumul emploi-retraite et OPTAM : des signaux inquiétants

La limitation du cumul emploi-retraite fait également partie des lignes rouges. Elle touche particulièrement les généralistes, et notamment les femmes médecins, qui prolongeaient leur activité après un départ anticipé. « On dit qu’on manque de médecins, et dans le même temps, on en pousse dehors », résume Vincent Dédès.

À cela s’ajoute le dossier, toujours explosif, de l’OPTAM. Un mécanisme devenu, selon lui, « illisible et contre-productif », qui pénalise paradoxalement les praticiens les plus modérés en matière de compléments d’honoraires. Là encore, le reproche majeur reste le même : l’absence de dialogue réel avec la caisse.

Et après ?

La ministre de la Santé a bien tenté d’apaiser les tensions, promettant de ne pas activer certaines dispositions controversées. Mais ces engagements restent fragiles, dépendants des équilibres politiques à venir. « Ça n’engage que ceux qui croient aux promesses », glisse prudemment le président du Snof.

Sur le terrain, le mouvement se poursuit. Après les généralistes, les spécialistes sont entrés pleinement dans la danse. Les plateaux techniques tournent au ralenti : dans certains zones, plus de la moitié des blocs d’ophtalmologie ont suspendu leur activité non urgente en début de semaine, parfois à l’échelle d’une métropole entière, et ce jusqu'à mercredi 14 janvier au soir.

Samedi 10 janvier, à Paris, les médecins libéraux n’ont pas seulement crié leur colère. Ils l’ont racontée, collectivement. Et derrière les sourires et l’ambiance bon enfant, le message est clair : sans dialogue, la rupture menace.