Stéphane Corfias, président du Rassemblement des opticiens de France (Rof) a répondu à nos questions concernant les priorités du syndicat.

 

1. Solution de conformité

 

Acuite : Qu'est-ce qu'une blockchain ?

Stéphane Corfias : Le Rof travaille à la mise en place d’une blockchain, dont l’objectif est de garantir la conformité entre la commande, la livraison et la facturation – rendant ainsi impossible la fraude à chacune de ces étapes.

La fraude reste marginale dans notre profession, mais pose un problème d’image pour la filière. Les enjeux de cette blockchain sont également économiques. Les contrôles des Ocam, manuels, sont chronophages et très coûteux pour tous, particulièrement pour les opticiens. La mise en place d'une solution automatique permettra notamment de traiter une grande quantité de données, pour un faible coût.

Comment fonctionnerait la blockchain ?

Il s’agit d’une solution ouverte. Ce qui signifie que nous mettons à disposition de tous les acteurs de la filière l'ensemble des éléments permettant de l’utiliser ou de la copier.

Concrètement, les opticiens et verriers saisissent les données que les OCAM et réseaux de soins lisent.

Tour à tour, l’opticien et le verrier saisissent dans la blockchain, les différentes étapes de la vente (commande, livraison, facturation). L’OCAM interroge la blockchain quand il reçoit la facture avant de payer et pourra l’interroger à nouveau plus tard pour s’assurer que le produit facturé n’a pas été retourné (le verrier l’aura indiqué) et s’il l’a été, qu’il y ait bien une autre commande.

Toutes les données sont hachées afin de protéger les échanges de données de santé dans le respect des règles RGPD.

Quels types de fraudes rendrait-elle plus difficile (exemple concret) ?

Avec cette blockchain, toute la chaîne d’utilisation d’un produit est contrôlée ; elle permet de vérifier la conformité entre la commande, le bon de livraison et la facture.

Par exemple, un opticien qui commande des verres A au fabriquant mais qui facturerait des verres B, plus chers, à son client et enverrait donc une facture surchargée à la caisse maladie et à la complémentaire santé.

Aujourd’hui, l’unique moyen de contrôle est de demander le bon de livraison des verres à l’opticien. Ce moyen n’est pas optimal car il est chronophage et ne respecte pas la confidentialité des données de santé.

Peut-on espérer une cohésion de filière (regroupant syndicats, fabricants, Ocam) pour porter ce projet auprès des autorités publiques ?

C’est ce que nous espérons. Nous allons d’ailleurs mettre en place un comité technique pour engager le plus grand nombre d’acteurs dans ce projet.

Je suis convaincu de la nécessité de cette blockchain. Elle conjuguera efficacité, simplicité d’utilisation, automatisation et sera peu coûteuse. Le Rof va en financer le développement et la mettre à disposition de la filière avec un objectif : qu’elle devienne la solution unique de toute la filière !

Quel agenda ?

Cette blockchain devrait être opérationnelle avant l’été.

 

2. Responsabilité environnementale

 

Acuite : Quelle vision de la politique environnementale pour la filière ?

Stéphane Corfias : La filière est pleinement investie pour accompagner la transition écologique. Opticiens, enseignes, centrales d’achat, verriers… et bien sûr les syndicats, travaillent déjà pour réduire l’impact environnemental de l’optique. De nombreux distributeurs organisent, depuis plusieurs années, la collecte, le tri, le don et le recyclage des verres de présentation, des équipements lunettes, voire des lentilles. Le Rof s’est doté d’une commission RSE dédiée pour mettre en commun les initiatives de ses adhérents et proposer des actions. Parmi les sujets d’actualité de l’année, la mise en œuvre d’une REP* Aides Techniques, prévue pour début 2025.

En quoi consisterait la REP Aides Techniques pour l’optique-lunetterie ?

La loi AGEC de février 2020 prévoyait la mise en œuvre d'une future filière REP « Aides Techniques ». Les pouvoirs publics, sous le pilotage de l’Ademe, ont lancé des travaux de préfiguration de cette filière en 2023. Parmi les conclusions de cette pré-étude qui devrait être publiée en début d’année, les lunettes « classiques » de vue et les lentilles de contact pourraient être intégrées dans le périmètre de cette REP. Invité à participer à la dernière réunion du groupe de travail en décembre 2023 sur l’étude de préfiguration, le ROF a exprimé son étonnement de voir intégrés les lunettes et les lentilles dans une REP dédiée aux aides techniques destinées à compenser un handicap ». Le syndicat a donc sollicité plusieurs rencontres avec l’Ademe et la DGPR (Direction Générale de la Prévention des Risques), en charge de la mise en place des REP.

D’ores et déjà, la filière, notamment via le CIO, a décidé de travailler collectivement pour apporter les meilleures réponses aux enjeux de la fin de vie des produits optiques et engager les travaux sur leur éco-conception.

Ne faut-il pas un diagnostic environnemental de filière pour pouvoir trouver des solutions satisfaisantes ?

Le Rof, qui regroupe environ 60 % des 15 000 points de vente en France, s’est déjà emparé de ce sujet, en amont de la mise en place d’une éventuelle filière REP. Et, encore une fois, la plupart de nos adhérents ont déjà mis en place des dispositifs pour gérer la fin de vie des produits, analyser le cycle de vie des produits, réaliser des bilans carbone de leurs activités. Pour aller plus loin, nous devons travailler en filière, associer l’ensemble des acteurs, fabricants de verres, de montures et distributeurs. Pour adopter une position commune sur un modèle de filière REP, nous allons effectivement devoir réaliser un état des lieux et une cartographie des flux et de la gestion de la fin de vie des produits.

Ces réflexions sont-elles menées avec d’autres acteurs de la filière, le Gifo par exemple ?

Oui, je l’ai déjà évoqué. Les travaux doivent être conduits au niveau de la filière et tous ensemble. Les travaux de réflexion au sein de la filière viennent d’être lancés au sein du CIO. C’est le bon niveau, fabricants et distributeurs, nous sommes tous concernés.

*Une REP définit comment est géré l’amont (l’éco-conception des produits) et l’aval (la fin de vie) du cycle du produit. Celui qui fabrique, qui distribue un produit ou qui importe un produit doit prendre en charge sa fin de vie. Le producteur et le distributeur doivent ainsi financer, organiser et mettre en place les solutions de collecte, de réutilisation ou de recyclage appropriées pour son produit.

 

3. Formation

 

Acuite : Quelle formation pour demain ?

Stéphane Corfias : Alors que la formation des opticiens n’a été réformée depuis 1997, nous sommes confrontés à des enjeux nouveaux en termes de recrutement et d’attractivité (le niveau BTS n’est plus suffisant). Nous devons qui plus est anticiper le métier à l’horizon 2030-2040. Face à ces enjeux, notre commission formation est pleinement mobilisée pour faire évoluer la formation des opticiens vers un parcours LMD (Licence Maitrise).

Comment convaincre les ministères (santé/éducation nationale/enseignement supérieur) de l’urgence du besoin de réformer le diplôme ?

Nous avons monté un dossier exhaustif et très bien documenté et nous sensibilisons nos interlocuteurs lors de tous nos rendez-vous dans les Ministères. L’atteinte de cet objectif passera par ce gros travail de lobbying et par un front uni car c’est ensemble (Synom, Fnof, ROF), avec une vision alignée, que nous parviendrons à faire entendre ce projet clé pour l’avenir de la Profession. Le ROF est un syndicat constructif qui est capable de compromis, nous espérons pouvoir compter sur nos homologues pour avancer ensemble dans l’intérêt de tous (filière, étudiants et entreprises).

Quel avenir pour les lycées qui ne peuvent que proposer des formations à bac+2 (Morez, Fresnel…) ?

Cette question ne se pose pas véritablement. Ces lycées proposent déjà des formations à Bac +3. Cette réforme permettrait de faire évoluer les objectifs et le contenu de la formation diplômante.

Êtes-vous sur la même longueur d’ondes que le Ccnof et son référentiel (qui est très axé « santé » et pas vraiment « gestion ») ?

Oui et non.

La formation des opticiens doit être cohérente avec le métier et les tâches réalisées en magasin. Nous sommes alignés avec le Ccnof, car les opticiens doivent voir leurs compétences en santé renforcées ; à plus forte raison si nous souhaitons construire de nouvelles coopérations entre les 3 « O » (ophtalmologistes, orthoptistes et opticiens).

En revanche, là où nous divergeons, c’est qu’il y a en parallèle de fortes attentes de la profession pour renforcer la formation technique, commerciale et managériale (bien que ce soit l’axe santé qui doit prédominer). L’opticien est à la fois un professionnel de santé, un technicien, un commerçant, et parfois un entrepreneur. Le diplôme permet certes aujourd’hui de s’installer, mais l’opticien n’est pas suffisamment formé pour ouvrir un magasin. Nous devons être fier de toutes ces dimensions et former les futurs opticiens en conséquence.