L’inscription du verre de freination de la myopie Miyosmart (Hoya) au remboursement de l’Assurance maladie devait marquer un tournant : enfin un cadre clair, un prix plafonné, et une prise en charge identifiable. Dans les magasins, six mois après la mise en route, le sentiment est plus nuancé. Selon certains opticiens que nous avons interrogés, le remboursement existe bel et bien, mais son impact réel reste souvent difficile à percevoir pour les familles… et parfois même pour les professionnels, tant la mécanique administrative peut gripper.

Le premier écueil, et il revient systématiquement dans les échanges, tient en trois lettres : LPP. Dans la vraie vie, racontent plusieurs opticiens, les ordonnances arrivent fréquemment avec une mention « verre freinateur » ou « type Miyosmart », parfois avec la marque, mais sans le code LPP censé ouvrir le droit au remboursement spécifique. Rappelons qu'il existe 6 codes LPP totalement différents selon la puissance et le cylindre.

« On passe du temps à rappeler les cabinets pour faire corriger les ordonnances. La plupart du temps, ça se fait, mais à la longue, c’est chronophage », confie un opticien.

Résultat : la promesse “Sécu” se transforme en jeu de piste. Et la situation se complique encore lorsque le code est bien présent… mais erroné.

Car c’est l’autre problème majeur remonté du terrain : la multiplicité et la complexité des codes LPP. Plusieurs professionnels évoquent un démarrage « cafouilleux », avec des prescriptions comportant le « mauvais » code ou un code par défaut, utilisé faute de mieux.

« On se retrouve parfois à rattraper côté facturation, en mettant le code qui correspond à la correction. Tant que ça passe, ça va… jusqu’au jour où une mutuelle bloque », explique une opticienne.

Dans ces cas-là, la demande de conformité stricte ou de nouvelle ordonnance rallonge les délais et fragilise la compréhension du dispositif par les familles. Même quand l’enfant est éligible, le parcours peut ainsi dépendre de la qualité – ou de la précision – d’une ligne sur l’ordonnance.

À cette complexité s’ajoute une difficulté très concrète : le tiers payant. Plusieurs opticiens expliquent que certaines complémentaires ou plateformes de gestion ont mis plusieurs mois à intégrer la nouvelle nomenclature. Dans certains secteurs, les mises à jour tardives ont entraîné des avances de frais importantes, des explications répétées, voire un choix assumé de ne pas activer la part Sécu lorsque cela ne modifiait pas le reste à charge.

« Quand on fait la simulation avec et sans remboursement Sécu et qu’on arrive au même résultat, on finit parfois par simplifier le parcours pour le client », résume un professionnel.

Car au-delà de l’ordonnance et des flux informatiques, beaucoup décrivent un phénomène de vases communicants : quand la Sécurité sociale intervient davantage, la mutuelle intervient parfois moins, si bien que la prise en charge globale – et donc le reste à charge – reste très proche de ce qui se faisait avant.

« On a des parents persuadés que “Sécu = gratuit”. Quand ils découvrent qu’il reste 60 ou 80 euros à charge, ils tombent des nues », témoigne un opticien.

Pour les familles, l’effet est contrasté. Lorsque le reste à charge reste contenu, l’argument santé prend le dessus, d’autant que l’efficacité des verres de freination est largement reconnue et constatée en suivi. En revanche, dès que la facture s’alourdit – avance de frais, contrat faible, plusieurs enfants concernés – certains professionnels observent des arbitrages contraints : retour à l’unifocal ou report de l’équipement. Le dispositif améliore donc le cadre, mais ne garantit pas encore l’accessibilité universelle, notamment pour les foyers les plus exposés.

Le regard des prescripteurs : une nomenclature jugée trop complexe

Du côté des ophtalmologistes, le constat rejoint largement celui du terrain. Interrogé sur la nouvelle nomenclature Miyosmart, Vincent Dédès, président du Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF), se montre réservé :

« C’est malheureusement trop complexe pour être utilisé couramment. Il aurait fallu, dès le départ, impliquer les professionnels de santé concernés, prescripteurs comme opticiens. »

La multiplication des codes est clairement identifiée comme un frein à la prescription :

« Entre cylindre négatif ou positif, transmission de données aux complémentaires, et codes LPP différents pour l’œil droit et l’œil gauche, la complexité est réelle. »

Quant à l’impact du remboursement sur la décision de prescription, il reste limité selon lui :

« En pratique, au vu de la prise en charge très partielle, il y a peu ou pas de différence avec des verres de marques différentes. Nous aurions préféré une meilleure prise en charge de l’ensemble des verres freinateurs ayant un niveau de preuve suffisant, validé par les sociétés savantes et le CNP d’ophtalmologie. »

Une avancée encore inachevée

Au final, les retours convergent : l’inscription de Miyosmart au remboursement a posé une base officielle, attendue de longue date, mais sur le terrain, la principale bataille reste administrative. Entre codes LPP parfois erronés, prescriptions à compléter, tiers payant inégal selon les complémentaires et remboursement final parfois similaire avec ou sans participation de la Sécu, le dispositif peine encore à produire un véritable “avant/après”.

Pour de nombreux opticiens comme pour les prescripteurs, le levier ne réside pas tant dans l’existence du remboursement que dans sa simplicité, sa lisibilité et son automatisation. À cette condition seulement, la freination de la myopie pourra s’imposer non plus comme une option « à discuter », mais comme une solution de santé publique réellement accessible.